{"id":989,"date":"2020-01-12T16:01:12","date_gmt":"2020-01-12T15:01:12","guid":{"rendered":"http:\/\/haitienchoeur.org\/?p=989"},"modified":"2025-03-03T09:29:13","modified_gmt":"2025-03-03T08:29:13","slug":"memoire-du-12-janvier-2010","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/haitienchoeur.org\/?p=989","title":{"rendered":"M\u00e9moire du 12 janvier 2010"},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"has-text-align-center wp-block-heading\"><strong>M\u00e9moire du 12 janvier 2010<\/strong><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">La jeunesse est un ph\u00e9nom\u00e8ne extraordinaire! C\u2019est la joie que nous ressentions deux secondes apr\u00e8s les grandes secousses de 16h53. Nous venions d\u2019assister \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne aussi grand que notre force de r\u00e9siliation et de reconstitution.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes amis et moi nous nous sommes vite dit au revoir. Je n\u2019ai plus la m\u00e9moire de combien nous \u00e9tions? Je n\u2019ai plus la m\u00e9moire d\u2019o\u00f9 nous nous sommes s\u00e9par\u00e9s. Je me souviens seulement que nous \u00e9tions d\u00e9sormais press\u00e9s. Plus parce que nous \u00e9tions excit\u00e9s par la grandeur du ph\u00e9nom\u00e8ne rare que nous venions d\u2019assister et auquel un petit nombre de personnes seulement ont la chance d\u2019y prendre part pendant leur vie. Mais parce que nous avions \u00e0 perdre: maisons, familles, amis\u2026 On a d\u00fb essay\u00e9 de les joindre au t\u00e9l\u00e9phone sans pouvoir atteindre personne. C\u2019est le d\u00e9faut de communication qui nous alerta en premier sur l\u2019ampleur du ph\u00e9nom\u00e8ne. Mais, personne ne dramatisa.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Mais la catastrophe vint soudain nous saluer. Elle prenait la forme d\u2019un nuage. Allait-on assister \u00e0 deux ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019un coup? Serait-ce une maison qui brule? Serait-ce la cons\u00e9quence de ces quelques instants de tremblement d\u2019une terre si ferme, nous questionnions-nous en notre for int\u00e9rieur? Et c\u2019est en courant que nous allions constater au fond de la petite ruelle situ\u00e9e dans le ventre de Delmas 65 ce qui serait pour nous une sorte de buisson ardent. Pas avec la sagesse d\u2019un Mo\u00efse d\u00e9j\u00e0 m\u00fbr, mais en courant nous allions. Au fur et \u00e0 mesure que nous nous approchions, nous r\u00e9alisions que c\u2019\u00e9tait une sorte de fum\u00e9e bizarre, dense, presque granuleuse. Nous constations \u00e0 ce moment-l\u00e0 une maison affaiss\u00e9e, mais compl\u00e8tement, \u00e0 genoux, en pri\u00e8re. A qui demandait-elle pardon? Qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur? Avait-elle \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e? Etait-elle si vielle et si vide qu\u2019elle nous paraissait ? Pourquoi seulement elle? Et si le ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9tait plus qu\u2019une d\u00e9monstration extraordinaire de la nature? Et si nos maisons \u00e0 nous aussi \u00e9taient menac\u00e9es? C\u2019est alors que commen\u00e7a notre terreur, 20 secondes apr\u00e8s les premi\u00e8res secousses du s\u00e9isme.<\/p>\n\n\n\n<p>Les autres ont d\u00fb partir une ou deux secondes avant moi. Comme d\u2019habitude je suis le plus lent. C\u2019\u00e9tait moi d\u2019ailleurs qui f\u00fbt \u00e0 la queue dans notre premi\u00e8re parade pour quitter avec empressement la maison o\u00f9 nous bossions et sauver notre peau lors des premiers fr\u00e9missements du sol. Heureusement que c\u2019\u00e9tait une maison bien construite qui avait compl\u00e8tement r\u00e9sist\u00e9 au s\u00e9isme. Je ne me souviens pas du pr\u00e9nom du camarade qui nous accueillait ce jour-l\u00e0. On \u00e9tait \u00e0 la m\u00eame fac: l\u2019Ecole Infotronique d\u2019Haiti, la meilleure \u00e9cole informatique du pays. Elle se positionnait au sommet d\u2019une des montagnes le plus abruptes de Port-au-Prince, entre Christ-Roi et Lalue. Derri\u00e8re, il y avait&nbsp; GOC, la fac connue \u00e0 l\u2019\u00e9poque pour les \u00e9tudes d\u2019\u2019architecture. J\u2019ai appris, puis vu de mes propres yeux par la suite, que la fac \u00e9tait partie en fum\u00e9e \u00e0 l\u2019heure m\u00eame o\u00f9, de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 y rester, nous nous r\u00e9unissions en petit groupe chez le camarade pour bosser. Plusieurs mois passaient. Les \u00e9coles \u00e9taient rouvertes tard, en mai, sous des tentes. Est-ce l\u00e0 d\u2019ailleurs qu\u2019a commenc\u00e9 notre d\u00e9dramatisation, devenue presqu\u2019attendrissement, pour des mois sans \u00e9cole? J\u2019ai repris sous les tentes jusqu\u2019en ao\u00fbt. Je n\u2019ai pas le souvenir d\u2019y avoir revu le camarade. Il a d\u00fb donc ne pas continuer les \u00e9tudes. Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mari\u00e9 et p\u00e8re, avec un petit handicap aux pieds, et bien plus \u00e2g\u00e9 que nous. Apr\u00e8s le tremblement de terre, beaucoup ont eu \u00e9galement l\u2019opportunit\u00e9 de toute suite quitter le pays. Etait-il du lot de ces chanceux? Plus jamais je ne suis retourn\u00e9 chez lui. Je ne sais plus ce qu\u2019il est devenu. Ma m\u00e9moire me fait d\u00e9faut. Certes, j\u2019ai naturellement une petite m\u00e9moire. Mais apr\u00e8s certains drames, on coupe inconsciemment des ponts, m\u00eame innocents. On ne prend plus les m\u00eames chemins qu\u2019avant. On ne va plus aux m\u00eames endroits. On efface volontairement certains souvenirs de notre cerveau parce qu\u2019ils sont li\u00e9s \u00e0 des exp\u00e9riences trop douloureuses, trop traumatisantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait est que je me souviens avoir \u00e9t\u00e9 seul sur la route du retour. Une marche dans un d\u00e9sert de sable et de sang. Ces \u00e9l\u00e9ments, sables et sangs, peignaient beaucoup de personnes sur mon parcours. Je constatais. Je r\u00e9sistais. (Je) r\u00e9sistais \u00e0 l\u2019effondrement.&nbsp; Le chemin qui me n\u00e9cessitait normalement deux tap-taps avec une correspondance ne me paraissait jamais aussi court. Rien ne pouvait arr\u00eater ma marche. Pas m\u00eame les cris alarmants des gens. Mon objectif: voir et savoir si mon p\u00e8re \u00e9tait vivant! A cette heure, il devait \u00eatre d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la maison. Celle-ci est de trois \u00e9tages. Elle fait office d\u2019\u00e9cole le matin, et de domicile l\u2019apr\u00e8s-midi et le soir. Elle \u00e9tait imposante avec ses couleurs bleu et blancs vifs. Situ\u00e9e presqu\u2019\u00e0 la taille d\u2019une petite colline, on pouvait la voir de loin sur les hauteurs. Mon objectif, c\u2019\u00e9tait de la voir de loin. C\u2019\u00e9tait de savoir qu\u2019on a pas tout perdu. C\u2019\u00e9tait de savoir comment on allait contacter ma m\u00e8re que je n\u2019arrivais pas \u00e0 joindre et qui vivais \u00e0 L\u00e9ogane. Bien s\u00fbr, je ne savais pas encore que le foyer du Mangeur d\u2019hommes se trouvait justement l\u00e0-bas. Mon objectif, c\u2019\u00e9tait de savoir qui est vivant et qui on va enterrer, et comment on va vivre apr\u00e8s \u00e7a. Mais je ne me doutait pas que j\u2019allais \u00eatre SDF avec plein d\u2019autres gens pendant plusieurs mois de ma vie. Je ne savais surtout pas que j\u2019allais dormir \u00e0 m\u00eame le sol au milieu de la rue avec de nombreux voisins. Je ne savais pas que les distances et nos barri\u00e8res si hautes ne nous s\u00e9pareraient plus, ces voisins et nous, en ces jours de troubles, d\u2019inqui\u00e9tudes et de pri\u00e8res incessantes. Je ne savais pas que c\u2019\u00e9tait les voisins, autrefois nous portant tant d\u2019estime et que je pourrais avoir regard\u00e9 de haut, qui allaient nous apporter un bol de soupe mon p\u00e8re et moi, nous pr\u00eater leur coin douche pour nous laver, nous pr\u00eater des draps et couvertures pour dormir parmi eux au milieu de cette rue mal b\u00e9tonn\u00e9e. Je ne savais pas qu\u2019on \u00e9tait aussi petits, et que 12 janvier 2010 allait tant nous unir.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, je ne fais pas de voeux pour 2020, dix ans plus tard. Mais j\u2019essaye de me souvenir. J\u2019ai l\u2019obligation de me souvenir. De me souvenir des morts que je m\u2019emp\u00eachai d\u2019aller aider, des rescap\u00e9s \u00e0 qui je n\u2019ai pas pu tendre le bras.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens qu\u2019on avan\u00e7ait des chiffres plus tard \u00e0 la radio. Je me souviens de voisins qui allait acheter de l\u2019eau de leur propre argent pour couper la soif de rescap\u00e9s retrouv\u00e9s sous les d\u00e9combres un , deux ou trois jours apr\u00e8s. Je me souviens surtout du courage d\u2019une jeunesse qui trouvait quand m\u00eame la force de sourire et surtout d\u2019aller pr\u00eater main forte&nbsp; pour sauver d\u2019autres gens. Je me souviens que je n\u2019\u00e9tais pas parmi eux, je me le reproche, je le regrette. Mais je me souviens d\u2019eux, de cette jeunesse courageuse, de cette jeunesse d\u00e9sabus\u00e9e plus tard, exploit\u00e9e, viol\u00e9e, mendiant encore leur pain aujourd\u2019hui. Je n\u2019ai pas le droit de les oublier.&nbsp; Je n\u2019ai pas le droit d\u2019oublier leurs enfants n\u00e9s dans le drame et la mis\u00e8re la plus atroce. Je me souviens, et je me souviendrai encore. Je retrouverai toute ma m\u00e9moire. Co-mm\u00e9morons nos morts. Co-mm\u00e9morons nos rescap\u00e9s. Pauvres et moins pauvres, comm\u00e9morons les tous. Souvenons-nous tous ensemble d\u2019eux!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9moire du 12 janvier 2010 La jeunesse est un ph\u00e9nom\u00e8ne extraordinaire! C\u2019est la joie que nous ressentions deux secondes apr\u00e8s les grandes secousses de 16h53. Nous venions d\u2019assister \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne aussi grand que notre force de r\u00e9siliation et de reconstitution. Mes amis et moi nous nous sommes vite dit au revoir. 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